CULTURE / Côte d’Ivoire : les Dames glorieuses de Grand-Bassam, héroïnes d’une marche qui a défié l’histoire.

CULTURE / Côte d’Ivoire : les Dames glorieuses de Grand-Bassam, héroïnes d’une marche qui a défié l’histoire.

Décembre 1949. Sous le poids de l’injustice coloniale, des centaines puis des milliers de femmes quittent Abidjan, déterminées à rejoindre Grand-Bassam. Leur objectif : exiger la libération des dirigeants du PDCI-RDA, le parti de Félix Houphouët-Boigny, emprisonnés sans jugement par l’administration coloniale française.


Décembre 1949. Sous le poids de l’injustice coloniale, des centaines puis des milliers de femmes quittent Abidjan, déterminées à rejoindre Grand-Bassam. Leur objectif : exiger la libération des dirigeants du PDCI-RDA, le parti de Félix Houphouët-Boigny, emprisonnés sans jugement par l’administration coloniale française. Ce qui devait être une marche devient un acte de bravoure inédit, une onde de choc politique portée par des femmes prêtes à tout.

Elles étaient près de 4 000. Venues de Treichville, Adjamé, Bingerville, Bonoua, Moossou ou encore Bassam, ces femmes, épouses, sœurs, mères, ont avancé à mains nues face à des forces armées de fusils, de grenades et de puissantes pompes à eau puisée dans la lagune Ouladine. Répression brutale, coups de matraque, humiliations, rien n’a entamé leur détermination. Leur courage a brisé le silence et forcé l’histoire à s’écrire autrement.

Parmi ces héroïnes, Amlan Dan N’Guessan, aujourd’hui âgée de 106 ans, incarne la mémoire vivante de cette marche. Pour sa fille Leonni, cet héritage est sacré : « Ces femmes ont été battues, humiliées, mais elles n’ont jamais reculé. Sans elles, nos pères seraient morts en prison. » Un témoignage poignant qui rappelle que derrière chaque pas, il y avait une vie, une famille, un espoir.

Dans la mémoire collective, cette marche a marqué un tournant. L’historien Nandouhard Akueson, auteur de "La marche des dames glorieuses sur Bassam", souligne son impact décisif : « Il y a eu une négociation. Le mandat d’arrêt visant Houphouët-Boigny a été levé, ouvrant la voie à des discussions avec l’administration coloniale et à la libération progressive des prisonniers. »

Aujourd’hui encore, l’héritage de ces femmes continue de vivre. Aminata Traoré Camara, fille d’une marcheuse, a créé une fondation pour préserver cette mémoire. En 2020, une vingtaine de survivantes ont été recensées. « Nous avons un devoir de mémoire. Il faut honorer ces femmes pour qu’elles ne tombent jamais dans l’oubli », insiste-t-elle.

À Grand-Bassam, le monument des Dames glorieuses, érigé en 1995, veille silencieusement sur leur histoire. Non loin de là, le Musée national du costume retrace leur combat à travers des archives photographiques, rappelant aux générations actuelles que la liberté a aussi été conquise par des femmes.

Plus de 75 ans après, leur marche résonne encore. Elle n’était pas seulement une revendication : elle était un cri, une rupture, un héritage. Celui d’une Côte d’Ivoire où des femmes, debout face à l’oppression, ont prouvé que le courage peut changer le cours de l’histoire, et que la mémoire, elle, ne doit jamais s’arrêter de marcher.

Texte et récit : Marie-Paule N'GUESSAN