CULTURE / Ponts de lianes du Tonkpi : entre génies de la nuit et savoir-faire humain, la vérité derrière un mystère ancestral.
Dans l’Ouest montagneux de la Côte d’Ivoire, au cœur de la région du Tonkpi, les ponts de lianes défient le temps et la raison. Suspendus au-dessus du fleuve Cavally, ces ouvrages fascinants nourrissent depuis des générations, une même interrogation : sont-ils réellement construits en une seule nuit, dans le secret absolu, par des initiés ou par des forces invisibles ?
Dans l’Ouest montagneux de la Côte d’Ivoire, au cœur de la région du Tonkpi, les ponts de lianes défient le temps et la raison. Suspendus au-dessus du fleuve Cavally, ces ouvrages fascinants nourrissent depuis des générations, une même interrogation : sont-ils réellement construits en une seule nuit, dans le secret absolu, par des initiés ou par des forces invisibles ? La réponse se situe à la frontière du mythe et de la réalité. Chez les Dan, souvent appelés Yacouba, ces ponts ne sont pas de simples infrastructures.
Ce sont des symboles sacrés, hérités d’un savoir transmis de génération en génération. Selon la tradition, leur origine remonte à ''Tonin'', l’araignée mythique, qui aurait enseigné aux ancêtres, l’art du tissage. D’où leur structure unique, semblable à une gigantesque toile suspendue. Le mystère commence avant même la construction. Les lianes sont sélectionnées, coupées, puis soigneusement préparées pendant des semaines. Mais au moment crucial, tout bascule dans le silence : l’accès au site est interdit, les non-initiés tenus à l’écart. Et au petit matin, comme surgit de nulle part, le pont est là, parfaitement tressé, solidement ancré, prêt à l’usage.
Alors, miracle nocturne ?
Pas tout à fait. Derrière le voile mystique se cache en réalité une organisation rigoureuse et une expertise technique impressionnante. Les initiés, généralement des hommes expérimentés, maîtrisent des techniques complexes de tissage et de tension des lianes. Travailler la nuit n’est pas magique : c’est stratégique. Cela permet de préserver le secret, de renforcer la dimension sacrée et d’éviter toute distraction ou interférence. Le récit des “génies bâtisseurs” joue ainsi un rôle essentiel : protéger un savoir rare, renforcer le respect des règles, et maintenir l’autorité des gardiens de la tradition. Mais aujourd’hui, ce patrimoine vacille.
Entre la déforestation, la raréfaction des lianes et la désaffection des jeunes générations, les ponts disparaissent peu à peu. À Lieupleu (village situé à 15 km de Danané), l’un des plus célèbres, autrefois emblème touristique, lutte contre les crues et l’oubli. Chaque effondrement est plus qu’un accident : c’est un fragment d’histoire qui s’efface. Mythe ou réalité ? Les ponts de lianes ne sont ni l’un ni l’autre exclusivement. Ils sont la rencontre entre ingénierie traditionnelle et spiritualité, entre technique humaine et narration sacrée. Et peut-être que leur plus grand mystère n’est pas leur construction, mais notre capacité à les préserver.
Texte et récit : Marie-Paule N'GUESSAN



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