CULTURE / Samory Touré : héros de la liberté ou stratège impitoyable ? Le double visage du “Napoléon des savanes”.
Héros de la résistance pour les uns, conquérant redouté pour les autres. Plus d’un siècle après sa chute, la figure de Samory Touré continue de diviser… et de fasciner.
Héros de la résistance pour les uns, conquérant redouté pour les autres. Plus d’un siècle après sa chute, la figure de Samory Touré continue de diviser… et de fasciner. Considéré comme l’un des plus grands opposants africains à la pénétration coloniale française, l’Almany du Wassoulou s’est illustré par une capacité exceptionnelle à structurer un État puissant dans la région du Haut-Niger. Fin stratège, il modernise son armée, équipe ses soldats d’armes à feu et impose une discipline militaire rare pour l’époque. Pendant près de 17 ans, il tient tête à l’expansion française, multipliant alliances, replis tactiques et offensives ciblées.
Mais cette épopée militaire a un revers plus sombre. Pour bâtir et protéger son empire, Samory Touré n’hésite pas à employer des méthodes brutales : politique de terre brûlée, destruction de villages, soumission de populations locales, y compris africaines. L’incendie de la ville de Kong en 1897 reste l’un des épisodes les plus marquants de cette stratégie radicale, alimentant encore aujourd’hui les critiques sur sa gouvernance.
Né vers 1830 près de Kankan, dans l’actuelle Guinée, il n’était pourtant pas destiné à devenir chef de guerre. Issu d’une famille de commerçants, son destin bascule après l’enlèvement de sa mère. Contraint d’intégrer un groupe rival pour obtenir sa libération, il découvre l’univers militaire… et s’y révèle redoutablement efficace. De simple combattant, il gravit rapidement les échelons jusqu’à se constituer une armée professionnelle. Sa conversion à l’islam et son titre d’« almany », dérivé d’Amir al-Mu’minin, lui confèrent une double autorité, à la fois religieuse et politique.
À la tête de l’empire du Wassoulou, il contrôle à son apogée un vaste territoire couvrant une partie de la Guinée, du Mali et de la Côte d’Ivoire. Acculé par la pression coloniale, il déplace son empire vers le nord de la Côte d’Ivoire dans les années 1890. C’est finalement dans l’ouest ivoirien, à Guélémou, que son destin bascule. Le 29 septembre 1898, il est capturé par les troupes françaises dirigées par Henri Gouraud (conquérant et explorateur), sans combat. Une arrestation qui marque la fin d’une résistance majeure en Afrique de l’Ouest. Exilé au Gabon, il y meurt en 1900, loin de son empire. Mais son héritage, lui, traverse les générations.
À Bondoukou, des vestiges rappellent encore son passage : une maison historique au quartier Malagasso, ainsi que des objets militaires récemment remis au musée local. En janvier 2026, deux carquois attribués à ses célèbres sofas, ses guerriers, ont été restitués, ravivant la mémoire d’un homme à la fois admiré et controversé. Aujourd’hui encore, Samory Touré incarne cette ambiguïté troublante : symbole de résistance face à l’oppression coloniale, mais aussi chef de guerre dont les méthodes continuent de susciter le débat. Héros ou tyran ? Peut-être les deux. Car comme souvent dans l’histoire, les légendes naissent là où les certitudes s’effacent.
Texte et récit : Marie-Paule N'GUESSAN



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