CULTURE – CÔTE D’IVOIRE / Garba : la vérité enfin servie dans l’assiette, quand un ancien ministre met fin aux spéculations.

CULTURE – CÔTE D’IVOIRE / Garba : la vérité enfin servie dans l’assiette, quand un ancien ministre met fin aux spéculations.

C’est le plat le plus consommé en Côte d’Ivoire. Le plus populaire. Le plus démocratique. Celui qui réunit étudiants, travailleurs, cadres et célébrités autour d’un même tabouret en plastique.


C’est le plat le plus consommé en Côte d’Ivoire. Le plus populaire. Le plus démocratique. Celui qui réunit étudiants, travailleurs, cadres et célébrités autour d’un même tabouret en plastique. Et pourtant, pendant des années, une question a agité les débats : d’où vient réellement le nom du Garba ? Entre rumeurs, approximations et légendes urbaines, la vérité semblait noyée dans l’huile brûlante du thon frit. Jusqu’à ce qu’un ancien ministre ivoirien sorte du silence… et rétablisse les faits.

Le Garba, plus qu’un plat : une institution ivoirienne

Composé d’attiéké, de poisson thon frit croustillant, d’oignons émincés, de tomates fraîches et de piment bien dosé, le Garba est l’archétype du repas de rue ivoirien. Rapide, copieux, peu coûteux et terriblement convivial, il s’est imposé à Abidjan dès les années 1990 avant de conquérir tout le pays… puis la diaspora. Longtemps, son origine a été attribuée à des vendeurs haoussa , originaires du Niger qui auraient popularisé le mets. Mais derrière ce succès populaire se cache une histoire bien plus profonde, intimement liée à une décision politique majeure.

Dicoh Garba, l’homme derrière le phénomène

Né le 4 juillet 1937 à Béoumi, Dicoh Garba est docteur vétérinaire, spécialiste des ressources halieutiques. Il fut ministre de la Production animale de 1970 à 1983, un poste stratégique à une époque où la Côte d’Ivoire structurait ses secteurs de la pêche et de l’élevage. Durant son mandat, un fait marquant va changer à jamais les habitudes alimentaires des Ivoiriens.

À l’époque, le thon pêché en Côte d’Ivoire n’était pas destiné au marché local. Il transitait par le port de pêche d’Abidjan pour être exporté. Les morceaux tombés, abîmés ou jugés impropres à l’exportation étaient considérés comme des déchets. Plutôt que de les laisser pourrir ou d’être jetés, le ministre Dicoh Garba prend une décision audacieuse : les donner gratuitement aux commerçants et aux populations. Un geste simple. Une décision administrative. Mais aux impacts historiques.

Quand le thon devient “poisson Garba”

Très vite, ce thon accessible, bon marché et nourrissant entre dans les habitudes alimentaires, notamment autour des cités universitaires et des quartiers populaires dans les années 70 et 80. Par reconnaissance, et par transmission orale, les populations commencent à appeler ce poisson “poisson Garba”, avant que le plat entier n’hérite naturellement de ce nom : le Garba. Ironie de l’histoire : Dicoh Garba n’apprendra que bien plus tard, via Internet, que ce plat portait son nom. À 87 ans, il confie n’avoir jamais goûté au Garba, ce mets ne correspondant pas à son régime alimentaire.

Une vidéo virale qui rallume la mémoire collective

Récemment, une vidéo devenue virale sur TikTok et Facebook montre une jeune femme, Sephora Alida Pegnene, posant fièrement aux côtés de l’ancien ministre. Sourire discret, regard paisible, l’homme confirme son identité et son parcours. Objectif de la séquence : rappeler que le Garba est un patrimoine ivoirien, et expliquer pourquoi ce plat porte ce nom si familier. Aujourd’hui, à 89 ans, Dicoh Garba se dit simplement « heureux d’avoir été utile à la Côte d’Ivoire ».

Une lignée de bâtisseurs

L’homme n’est pas seul dans l’histoire : Il est le neveu de Nanan Jean Kouadio Attoungbré, ex-chef de canton de Béoumi ; Le frère de Dicoh Mariam, première femme chimiste ivoirienne, dont l’effigie a figuré sur un billet du franc CFA. Une famille discrète, mais profondément ancrée dans l’histoire nationale.

Le Garba, fierté locale et ambassadeur mondial

Aujourd’hui, le Garba se consomme de Treichville à New York, d’Abobo à Paris, de Yopougon à Montréal. Il n’est plus seulement un plat d’étudiant ou un repas de rue : c’est un symbole culturel, une identité, un lien affectif entre les Ivoiriens d’ici et d’ailleurs.

Quand une décision nourrit une nation

Derrière chaque plat traditionnel se cache une histoire. Derrière chaque bouchée de Garba, il y a une décision, une vision, un homme. Le Garba nous rappelle que la culture ne naît pas toujours dans les palais ou les musées. Elle peut naître dans un entrepôt de pêche, sur un quai de port, ou dans l’assiette d’un étudiant affamé. Et pendant que le monde savoure aujourd’hui ce mets ivoirien sans frontières, la Côte d’Ivoire peut être fière : son histoire se mange, se partage… et s’exporte.

Texte et récit : Marie-Paule N’GUESSAN